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Juin 11

Philippe Ris

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L’économie numérique uber alles

Amish_peopleL’économie sortie de nulle part

À moins d’être un amish numérique*, difficile cette fois de ne pas avoir entendu parler de l’économie numérique, ce modèle sorti (presque) de nulle part et qui en quelques années est passé du stade de l’objet de curiosité à celui du cataclysme sidérant.

L’évolution est même tellement radicale que l’on ne parle plus de révolution mais de disruption. Et les exemples ne manquent pas : depuis le bon coin, blabla car, Air BnB, jusqu’aux taxis en attendant le tour des banques et de l’éducation. Dans le cadre des activités stratégie numérique de mon entreprise, j’ai pu aussi travailler sur des secteurs aussi traditionnels que l’économie du mariage, des auto-écoles ou encore celle de l’immobilier, et à chaque fois de nouvelles stratégies basées sur les ressorts de l’économie numérique permettent de redessiner complètement la géographie du secteur concerné.

Mais il ne s’agit pas là que d’une simple évolution Schumpéterienne de l’économie qui se « contente » de changer des outils, des process ou d’inventer de nouveaux produits ou services en créant plus de valeur ajoutée à un coût moindre.

L’économie numérique se distingue, entre autres, par un afflux massif de nouveaux entrants (dont monsieur et madame Tout-le-monde), sans nécessairement créer de valeur, et en démonétisant une partie de la valeur existante.

Le capital de production de monsieur et madame Tout-le-monde

Une des grilles de lecture des mécanismes de l’économie de partage et d’usage, consiste à considérer tout individu comme le détenteur d’un capital de production, à commencer par lui-même. Cela a toujours été ainsi mais ce qui est radicalement nouveau, c’est d’une part la facilité offerte par le numérique pour faire connaître ce capital, et d’autre part la facilité d’échanger le fruit de ce capital contre autre chose.

Les outils de l’économie numérique permettent à tout un chacun de facilement vendre « son offre » et de facilement réaliser une transaction sous forme de « troc de services ». Or ce troc de services échappe au mécanisme classique de la monnaie. Il y a échange de valeur sans monétisation ou au mieux avec une forte déflation.

Une concurrence sans frein réel

Ce troc de services entre en concurrence directe avec les acteurs de l’économie pré-numérique qui n’ont en fait que peu de chance de pouvoir arrêter le mouvement tant qu’il n’y a pas ou peu de monétisation. Philosophiquement, l’homme n’étant pas un bien, si ce qu’il échange n’induit pas de circulation d’argent, on voit mal comment la liberté d’entreprendre pourrait primer sur la liberté des individus.

La situation est également très problématique pour les États qui vont devoir résoudre une étrange équation : comment prélever des impôts et des taxes sur une économie largement non monétisée ?

Vers un effondrement du PIB et de l’emploi salarié  ?

Si l’on pousse le raisonnement, on peut s’interroger sur les impacts des grands marqueurs de notre économie.

Certes aujourd’hui, par exemple, l’impact sur le PIB du covoiturage est plus que négligeable en regard des sommes échangées pour construire une usine de voitures. Mais au rythme des innovations actuelles, pour combien de temps ? Combien de temps faudra-t-il pour que vous soyez en mesure d’imprimer chez l’artisan du coin la voiture que vous aurez vous-même designée ? Avant de répondre à cette question, souvenez-vous qu’il y a 20 ans, beaucoup de gens ne savaient pas ce qu’était internet…

Mais il y a plus déstabilisant qu’un problème de mesure de richesse à travers le PIB. Même le plus pauvre (au sens monétaire) d’entre nous dispose de ses capacités intellectuelles et physiques et peut les valoriser. Aujourd’hui, il est déjà possible en quelques clics de recourir à des personnes qui vont produire des éléments de valeur (par exemple des traductions, des formations, des programmes informatiques, du divertissement, sans oublier les services à la personne en général, …). Qui peut raisonnablement penser que cette facilité d’accès à la production de services produits par des individus ne va pas s’amplifier et que la tâche au clic ne risque pas de balayer nos laborieuses discussions sur le CDD vs le CDI ?

L’aspect noir de cette évolution est une baisse probablement forte des revenus mais surtout de la couverture sociale.

L’aspect plus réconfortant est que dans une économie numérique où la démonétisation est très avancée, le coût en euro de la vie s’est lui-même effondré. Avoir 100€ dans une économie où la gratuité est la règle de base n’a pas le même impact qu’avoir 100€ dans une économie pré-numérique où tout se paie.

Une grosse incertitude sur le modèle final

On peut admettre qu’il est possible de trouver un équilibre qui permette aux gens de vivre dans une économie massivement numérique, que les mécanismes de la gratuité de ce modèle peuvent équilibrer les pertes liées à l’effondrement des échanges monétaires et de l’emploi salarié.

Cependant, l’économie du secteur primaire reste, à ce jour, difficilement numérisable. Pour manger du poulet, il faut avoir un poulet physique, pas numérique. La disparition complète des échanges monétaires paraît très hypothétique mais le chemin vers l’équilibre reste à trouver. Une des pistes possibles et d’activer une idée très ancienne qui est celle de garantir une allocation universelle à chacun. Le modèle pourrait alors être : l’État donne à chacun une allocation minimale lui permettant de subvenir à ses besoins de bases, la société fonctionne sur une économie numérique aboutie où il est possible d’avoir des échanges monétaires mais à un niveau très en deçà du niveau actuel. L’échange de biens et de services aurait alors une chance de continuer à se développer de façon durable.

Cet article est d’abord un exercice de prospective, mais il part d’éléments bien réels qu’il vaut mieux comprendre pour avoir une chance de maîtriser son avenir.

_______

* L’amish numérique est une hypothèse très personnelle qui prédit qu’au regard des impacts sociétaux et philosophiques de la numérisation du monde et de nos sociétés, une partie de la population refusera cette transformation (ou ne pourra pas s’y adapter) et trouvera un moyen de s’en isoler en figeant l’évolution de leur communauté comme l’ont fait les amishs, immigrés américains venant de l’est de la France à la fin du XVIIème siècle.

Pour aller plus loin : quelques articles sur le cercle des échos.

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Lien Permanent pour cet article : http://www.ecole-management-numerique.com/2015/06/11/leconomie-numerique-uber-alles/

1 Commentaire

  1. admin
    admin

    Cet article a fait l’objet d’une publication sur le cercle des échos : http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-133894-leconomie-numerique-uber-alles-1127706.php

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