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Oct 09

Philippe Ris

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Commerces de proximité à liquider !

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Cela sent le brûlé

En 2009 (au début de la crise économique), les circonstances m’avaient amené à m’intéresser aux sociétés locales d’imprimerie (sur le pays de Brest) dont l’augmentation des défaillances m’étonnait. La crise devait certes y être pour quelque chose, mais il me semblait que ce n’était pas la seule raison et que de nouveaux acteurs ayant intégré les mécanismes de l’économie numérique prenaient une bonne part dans ce jeu de massacre. En l’occurrence, le caractère de non-territorialité du numérique et le modèle freemium ont dû largement contribuer aux défaillances et aider ces nouveaux acteurs à capter de façon silencieuse les clients habituels des entreprises locales.

Un mouvement structurel sur fond conjoncturel de crise

Nous sommes en 2013, et alors que l’économie numérique n’est plus un concept en devenir, mon attention est à nouveau attirée par un secteur d’activité particulier dans ma région : les magasins de meubles semblent être massivement piqués de la mouche de la liquidation de stock (c’est un constat personnel, pas le résultat d’une étude systématique), soit pour renouvellement total, soit pour travaux, soit pour fermeture définitive. Là aussi, on peut faire l’hypothèse que l’achat de meubles neufs n’est pas une priorité en ces temps de crise et que les meubles d’occasion ou en kit ont des chances de se vendre plus facilement. D’où la nécessité du renouvellement complet de gamme ou hélas de la fermeture.

Ce n’est qu’une intuition qui mériterait d’être approfondie, mais je n’y crois qu’à moitié, et à nouveau, je suis prêt à parier sur un travail de sape de nouveaux entrants s’étant appropriés certains mécanismes de l’économie numérique. Le doute est par ailleurs alimenté par un constat : les magasins de dépôt-vente semblent avoir augmenté leur part de meubles neufs (pas chers), ce qui veut dire

  • soit qu’ils sont en train de chercher de la croissance sur un segment de marché du meuble neuf qui va mal,
  • soit qu’ils ont moins de meubles anciens qui leur sont apportés,
  • soit qu’ils ne se sentent plus concurrentiels sur le marché de l’occasion.

Cette dernière hypothèse me semble tout à fait pertinente et validée par une petite visite sur les sites internet d’annonces locales. Pourquoi faire vendre son vieux meuble par quelqu’un lorsqu’on a désormais les moyens de le faire soit-même avec efficacité (visibilité et facilité) et surtout que les usages d’achat ont suffisamment évolués pour que ce qui était une pratique minoritaire il y a quelques années deviennent la règle aujourd’hui.

Exprimé en terme d’économie numérique, le constat est le suivant. Aujourd’hui, les outils numériques et surtout les usages commerciaux sont suffisamment mûrs pour que chacun d’entre-nous devienne un producteur de quelque chose, ce « quelque chose » étant extrêmement varié : ici la vente de biens, mais ceci commence à être vrai pour des choses plus surprenantes comme la valorisation de l’habitation personnelle (échange / location de vacances), du bout de jardin (à cultiver ou pour un mini-camping), de la voiture (qui ignore que le co-voiturage existe), du petit matériel de bricolage ou naturellement de l’échange de services. Ce phénomène de micro-producteur est facilité par le statut d’auto-entrepreneur qui permet de rester dans les clous de la légalité. Dans notre cas, le magasin de meubles d’occasion se transforme en une vitrine sur internet et un show-room chez le particulier, avec une offre globale abondante et variée : quelle chance à un commerce de l’ancienne économie dans cet exemple ou pour des situations similaires ?

Conclusion

Avec l’économie numérique, tout acteur privé est potentiellement un producteur de bien ou de service. Ce phénomène est rendu possible par la conjonction de l’évolution des outils et des usages ainsi que par la loi sur l’auto-entreprise.

Au-delà, c’est probablement toute l’économie qui va bouger dans le sens du rapprochement de la production vers des micro-acteurs locaux. On peut par exemple prévoir sans trop de risque de se tromper qu’il sera demain plus facile et moins coûteux de faire produire son meuble Ikéa co-designé sur mesure chez l’artisan le plus proche plutôt que d’aller chercher le modèle standard dans le magasin régional. Et ceci est applicable à un très grand nombre de secteurs.

Pour éviter que tout cela se fasse avec une énorme casse économique, il me semble que certaines mesures ou actions sont à envisager :

  • tout d’abord annuler la distorsion de concurrence induite par le non-paiement de la TVA chez les auto-entrepreneurs. Il serait bon de la baisser globalement et de l’appliquer à tous (l’élargissement de l’assiette peut compenser la baisse du taux si on si prend bien). On peut réfléchir au passage sur la pléthore déraisonnable de statuts d’entreprise pour en proposer un de base applicable par défaut.
  • former d’urgence tous les artisans & commerçants aux mécanismes fondamentaux de l’économie numérique (cela vaut aussi pour les dirigeants de plus grosses structures qui seraient en train de passer à côté !)
  • adapter les services de l’État en charge du commerce et de l’entreprise pour qu’ils encadrent et favorisent ce mouvement (je verrais par exemple très bien le trésor public proposer un service SaaS de facturation gratuit ce qui aurait le double intérêt d’équiper les petits producteurs et d’organiser la collecte de la TVA avec facilité et efficacité)
  • anticiper les effets macro-économiques ou sectoriels de ce mouvement (par exemple les entreprises de logistique risquent d’être très fortement impactées)
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