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Mai 02

Philippe Ris

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L’économie numérique va-t-elle accoucher d’un nouveau capitalisme ?

CapitalismeL’image d’Épinal a été supplantée par celles fournies par Google et lorsque j’ai tapé le mot « capitalisme » dans le moteur de recherche d’images, ce dernier m’a renvoyé sans surprise le cliché d’un gros bonhomme en noir, embrassant une cohorte d’ouvriers « avalés » par une usine fumante.

Pourtant, lorsque je regarde autour de moi les entrepreneurs de ma génération qui créent ou ont récemment créé leur entreprise, je ne vois rien qui ressemble à cela. Et à vrai dire, parmi toutes les règles modifiées par l’économie numérique, il me semble fort possible qu’il faille ajouter un volet « capitalisme ».

Le capitalisme et son « jumeau opposé » le marxisme sont les deux faces économiques d’un enjeux qui est celui de la possession des moyens de production, ce qui inclut de facto des composantes telles que la propriété privée (ou non) et l’utilisation de fonds pour acquérir ou bâtir ces moyens de production (le capital).

Or l’économie numérique impacte singulièrement la notion de propriété comme le besoin de fonds pour l’investissement.

Dans un univers d’abondance et d’hyperconnectivité numérique, il est devenu extrêmement facile de partager une ressource et pour ne prendre qu’un exemple, on a aujourd’hui plus de chances de voir un jeune consulter un site d’auto-partage qu’un site de petites annonces pour voitures à vendre. Les jeunes générations sont probablement en train de passer d’un modèle où « naturellement » on possède les choses à un modèle où « naturellement » on fait usage de choses partagées.

Or ce modèle d’usage a aussi sa raison d’être pour les entreprises numériques. Il est aujourd’hui possible à travers les ressources du cloud computing de créer des modèles économiques qui s’appuient très majoritairement sur du paiement de services numériques à l’usage plutôt que sur l’acquisition de moyens pour produire ces services. Dit autrement, notre nouveau bonhomme en noir de l’économie numérique n’a plus besoin d’investir pour posséder son usine et payer ses ouvriers, il a simplement besoin d’être connecté à un ensemble de bonhommes en noirs (les derniers vrais capitalistes) via un réseau numérique performant et systémiquement robuste.

Ce modèle d’entreprise dont finalement le cœur de métier ne résiderait plus que dans la capacité à « assembler » les meilleurs services est très paradoxal en regard de notre culture économique. D’un côté il est l’expression la plus aboutie du libéralisme puisqu’il est très facile d’assembler de tels services pour se construire une société et ceci sans aucunes démarches administratives préalables. Mais d’un autre coté, on pressent que certains éléments liés au réseau, aux outils numériques voire aux appareils de production tels que les datacenters deviennent tellement stratégiques qu’il est urgent de les sécuriser a minima par un encadrement de service public, voire par par une prise de contrôle très marxiste ! L’économie numérique semble tout à la fois libérale et marxiste, Friedman & Marx mariés ensemble…

Peut-on pour autant se passer de fonds ? Non bien sûr. Le besoin peut être réduit à sa portion congrue en matière d’investissement, mais une entreprise a aussi besoin de trésorerie au quotidien pour fonctionner et se développer. Or l’économie numérique ouvrant des possibilités à l’échelle mondiale, même avec des services numériques hautement compétitifs du point de vue tarif, l’argent reste le nœud de la guerre. Ceci dit, la nouvelle économie apporte là aussi des solutions nouvelles par exemple à travers le crowdfunding (littéralement financement par la foule).

L’idée n’est pas radicalement nouvelle, mais l’hyperconnectivité numérique permet de revisiter les vieux modèles. Le crowfunding c’est une sorte de micro-crédit à l’envers. Le principe est de permettre à des entrepreneurs (au sens très large du terme) de financer leur projet grâce à l’intervention de tous ceux qui ont envie de le faire. L’exemple le plus connu est sans doute my major company qui permet à des artistes de sortir un album, mais il existe bien d’autres offres. En France, KissKissBankBank et ulule font partie des leaders. D’autres plus petits comme octopousse bataillent pour se développer avec une approche à la fois artistique & solidaire. L’approche « solidaire » d’octopousse est d’ailleurs tout à fait cohérente avec ce mode de financement car dans une bonne partie des cas, l’apport financier des personnes est compensé par un contre-dont en nature ou une forme de pré-vente au lieu d’un remboursement en actions & dividendes qui est le mode normal du capitalisme classique. Bien que récent, ce mode de financement est sorti de la marginalité puisque l’on compte maintenant l’activité en France en dizaine de millions d’euros.

Enfin, on notera que si ces nouveaux mécanismes de l’économie numérique avancent très vite grâce à l’imagination et au dynamisme des entrepreneurs, la loi a bien du mal à suivre. Le crédit direct à travers des particuliers (Babyloan.org), l’appel à souscription d’actions par le crowfunding restent très compliqués et soumis aux règles restrictives de l’Autorité de Contrôle Prudentiel. Ces mécanismes rencontrent également la méfiance des acteurs financiers en place. Il est tout de même bon de se rappeler qu’une des caractéristiques de l’économie numérique est la non-territorialité et qu’il serait dommage que ce qui est bloqué en France ou en Europe se fasse ailleurs. Encadrer est une bonne chose, bloquer une illusion coûteuse.

 

 

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